Mémoire Extraite : J8174K

Le Réveil de J8174K

Tu perds pied. Littéralement. La gravité, cette force invisible et rassurante qui t’ancrait à la terre, vient soudainement de démissionner. Tes orteils quittent le sol froid, tes talons s’élèvent, et en une fraction de seconde, tu te retrouves suspendue dans les airs, flottant à quelques dizaines de centimètres du sol, comme si l’air autour de toi s’était densifié pour devenir un océan invisible.

Tu ne contrôles plus rien. Le monde qui t’entoure — les murs, le plafond, les sons du présent — commence à s’estomper, noyé sous un bourdonnement sourd, électrique, qui monte du plus profond de tes entrailles.

Puis, la magie brute s’éveille.

Dans un crépitement métallique terrifiant, l’espace autour de toi se déchire. Du néant jaillissent des lianes d’acier sombre, froides et impitoyables. Des barbelés. Ils naissent de ton aura, s’entrelacent comme des serpents affamés, et commencent à s’enrouler autour de ton corps. Tu ressens leur étreinte. Ce n’est pas une attaque, c’est une armure désespérée, une chrysalide de douleur. Les pointes effilées frôlent ta peau, s’accrochent à tes vêtements, s’enroulant autour de tes chevilles, remontant le long de tes cuisses, enserrant ton torse et tes bras. Ils t’enveloppent dans un cocon d’épines métalliques, te protégeant d’une menace que seul ton esprit malade de magie semble percevoir.

À cet instant précis, tes yeux se révulsent. Si quelqu’un te regardait, il verrait tes iris et tes pupilles se dissoudre, avalés par une blancheur aveuglante, incandescente. Mais toi, tu ne vois plus la pièce. Le présent vient d’éclater en mille morceaux. Ton esprit est aspiré dans le vide de ton Anomalie Chronale. Le temps se tord, se plie, se brise. Tu n’es plus la Julian d’aujourd’hui.

Le bourdonnement devient un hurlement, puis… le silence total. Un silence lourd, stérile, chimique.

Tu as froid. Un froid pénétrant, qui gèle tes os minuscules. Tu n’es plus une adulte. Ton corps, dans l’espace mental de cette transe, a rétréci. Tes mains sont minuscules, potelées mais d’une pâleur cadavérique. Tu as cinq ans et demi. L’âge où la plupart des enfants découvrent le monde par le jeu. Toi, tu le découvres par la douleur.

Tu es allongée sur une surface métallique, dure, glacée. Une table d’opération. La lumière au-dessus de toi est une agression constante : de puissants néons stroboscopiques, des halos circulaires chirurgicaux qui brûlent tes rétines de petite fille. Tu essaies de tourner la tête pour comprendre où tu es, pour chercher un nom, une inscription sur un mur, un logo, n’importe quoi qui pourrait donner un sens à ce cauchemar. Mais les bords de ta vision sont flous, recouverts d’une brume grise et épaisse. L’identité de ce lieu t’est refusée par ta propre mémoire défaillante. Tu sais seulement que c’est un laboratoire. L’odeur ne trompe pas : un mélange nauséabond d’eau de Javel, d’éther, d’ozone électrique et d’une odeur beaucoup plus organique… celle du fer oxydé. Celle du sang.

Les souvenirs te frappent par bribes, comme des flashs d’appareil photo qui te désorientent.

Flash.

Tu étouffes. Tu as la bouche grande ouverte, maintenue ainsi par un écarteur en plastique dur qui blesse tes gencives. Quelque chose d’épais, d’artificiel, est enfoncé dans ta gorge. Un tube strié. Tu essaies de déglutir, de vomir, de crier, mais tu ne peux produire qu’un gargouillement misérable. Le goût du plastique médical, de la salive stagnante et des produits chimiques inonde ton palais. Des fluides froids descendent directement dans ton estomac, te provoquant des spasmes violents. Tu as les larmes aux yeux, mais personne ne vient les essuyer. Des sangles de cuir épais maintiennent tes petits poignets et tes chevilles plaqués contre le métal. Tu es un papillon épinglé vivant.

Flash.

L’angoisse de la piqûre. Tu vois des mains gantées de latex bleu ou blanc — tu ne te souviens plus de la couleur exacte, juste de la sensation du caoutchouc qui glisse sur ta peau d’enfant. Ces mains ne sont pas douces. Elles cherchent, elles palpent, elles tapent sur le creux de ton bras pour faire ressortir de minuscules veines bleutées. Tu ressens la morsure aiguë, précise, brutale d’une aiguille d’un calibre bien trop grand pour toi. Le sang monte dans le petit tube de verre. Ton sang. Sombre, épais. Ils en prennent tellement. Tu te sens faible, ta tête tourne, les néons au-dessus de toi se mettent à danser. Tu es si fatiguée. Tu veux juste dormir.

Flash.

Mais on ne te laisse pas dormir. Le pire n’est pas ce qu’ils t’enlèvent. C’est ce qu’ils te donnent.
La lumière change. L’atmosphère de la pièce devient soudainement plus dense, presque électrique. Tu entends le roulement silencieux d’une potence médicale qu’on approche de ta table. Et tu la sens.

Une présence. Une femme.

Tu es clouée sur la table, la tête à demi tournée. Tu la vois, debout à côté de toi. Tu vois sa silhouette, tu devines la courbe de ses épaules, sa posture qui semble à la fois résignée et incroyablement puissante. Elle est reliée aux mêmes machines que toi. Mais son visage… C’est la plus grande torture de ce souvenir. Tu forces, tu plisses les yeux dans ton esprit pour percer le voile, mais son visage est un trou noir dans ta mémoire. Une tache d’anonymat, un brouillage systématique. Tu ne vois ni la couleur de tes yeux, ni la forme de sa bouche. Est-elle triste ? Est-elle en colère ? Est-elle ta mère, une prisonnière, une déesse déchue ? Tu ne le sauras jamais.

Tout ce que tu perçois clairement, c’est le long tuyau transparent qui part de son bras, qui passe par une pompe mécanique au bruit régulier et angoissant (clic-pssh, clic-pssh), pour finir dans l’aiguille plantée dans ton propre bras.

La pompe s’active. Le liquide s’élance dans le tube.
Ce n’est pas un médicament. C’est son sang.
Un sang d’un rouge si profond qu’il en paraît presque noir sous les néons.

Lorsqu’il pénètre dans ta veine, tu pousses un cri silencieux autour du tube qui obstrue ta gorge. Ça brûle. Ce n’est pas la douce chaleur maternelle qu’on pourrait espérer. C’est de l’acide liquide, de l’énergie pure, de la magie noire concentrée et liquéfiée qui envahit ton petit système circulatoire. Tu as l’impression que tes veines prennent feu de l’intérieur, que tes os se fissurent pour laisser la place à cette nouvelle substance. Ton petit cœur d’enfant de cinq ans et demi s’emballe, battant à un rythme inhumain, menaçant d’exploser dans ta poitrine. La douleur est transcendantale, absolue. Et pourtant, à travers ce supplice, à travers cette brûlure alchimique, tu ressens le lien. Le sang de la femme sans visage coule en toi, fusionnant avec ta propre essence, altérant définitivement ce que tu es. Tu absorbes sa force, sa malédiction, sa nature.

Autour de toi, les bruits de fond reviennent. Pas des paroles réconfortantes, mais les voix cliniques, atones, déshumanisées des scientifiques qui t’entourent. Leurs blouses blanches flottent comme des fantômes à la périphérie de ta vision. Tu ne vois pas leurs visages non plus, juste des mentons, des blocs-notes stériles, des stylos qui grattent le papier.

— « Rythme cardiaque à cent quatre-vingts. La température monte. Elle assimile. » dit une voix d’homme, sèche, indifférente.

Une autre voix, plus âgée, plus autoritaire, résonne au-dessus de toi, répercutée par le carrelage froid du laboratoire.

— « Maintenez le débit. La mutation cellulaire doit être irréversible. J8174K est notre plus grande réussite à ce stade. »

J8174K.
Ce n’est pas un nom. C’est une immatriculation. Une suite de lettres et de chiffres gravée au fer rouge dans ta mémoire. Tu n’es pas Julian pour eux. Tu n’es pas une petite fille qui a mal. Tu es un projet. Une éprouvette de chair.

Le sang brûlant continue de s’infiltrer en toi. Tu convulses, les sangles entaillent ta peau.

— « Est-ce que son corps va supporter une telle charge magique ? » demande une troisième voix, légèrement hésitante.

L’homme autoritaire s’approche. Tu sens son ombre se poser sur toi, bloquant temporairement la lumière agressive des néons.

— « Elle le doit, » répond-il avec une froideur glaciale. « Regardez les données. Ce que nous injectons dans les veines de J8174K va bien au-delà de tout ce qui a été conceptualisé. Nous ne faisons pas que la soigner ou l’altérer. Nous lui offrons un futur plus puissant que tout virus créé à ce jour. Elle sera l’arme parfaite. L’anomalie maîtresse. Le réceptacle absolu. »

Plus puissant que tout virus créé à ce jour.
Ces mots résonnent en écho dans ta petite tête, rebondissant contre les parois de ton crâne, se mêlant au battement frénétique de ton cœur enflammé par le sang de l’inconnue. Le liquide rouge foncé continue de couler. Tu as l’impression que ta tête va éclater. La pression devient insoutenable. Tu veux que ça s’arrête. Tu pries, dans ta terreur d’enfant muette, pour que la femme sans visage arrache le tube, pour qu’elle te prenne dans ses bras et t’emmène loin d’ici. Mais elle reste immobile, statue silencieuse se vidant de son essence pour nourrir la tienne.

La douleur atteint un paroxysme indescriptible. Tout devient rouge, puis noir. L’odeur d’ozone et de sang sature tes narines jusqu’à l’étouffement. La voix des médecins se distord, devient un vacarme monstrueux.

« J8174K… un futur plus puissant… J8174K… »

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